Extrait de la pièce
Pascal Regnaudin - Francine Héry - Jean-Baptiste Lavigne
Un décor sobre
Une table, deux chaises, un livre posé sur la table, deux portes semblables : une à droite, l'autre à gauche. Eclairage léger sur le mobilier. Musique douce. Cette base reste le module commun aux
quatre scènes.Un personnage très grand, vêtu et ganté de noir, portant des chaussures à très hauts talons et un grand pantalon qui cache ses pieds, marche de long en large, impassible. Les motifs
de son habit noir sont des gros dominos en position de jeu. Il oscille parfois comme un métronome et arpente le fond de la scène. Il est présent d’un bout à l’autre de la pièce et suffisamment
éclairé pour être en contraste avec le fond.
Un personnage vêtu de blanc qui fait la voix off est assis sur le bord de la scène. L'éclairage le met en valeur. Il s’adresse au public :
Voix off : « C’est ainsi. Les personnages qui vont venir jouer sur scène révisent leurs textes dans les coulisses. Certains ne disent rien. Ils sont pétrifiés par l’angoisse d’avoir à se dévoiler
bientôt, devant vous. D’autres s’agitent un peu, pour conjurer la peur sans doute. Ceux qui s’apprêtent à vivre le pire se disent qu’ils ne l’ont pas mérité et qu’ils auraient bien aimé être
heureux. Mais il n’y a rien à faire. Puisque le texte est écrit, il va falloir qu’ils jouent leur rôle jusqu’au bout. Quant à ceux qui ne feront que passer sans vraiment laisser de traces, ils
cherchent, dans un ultime effort d’imagination, un moyen de signer leur passage quand même. Et puis, il y a ceux, timides dans la vie, qui vont jouer les révoltés, qui armeront bravement le bras
de la justice. Ils ne savent plus, à cet instant, pourquoi ils sont là. Ceux-là ont les yeux graves. Ceux qui aiment le pouvoir se sentent déjà portés par les corbeaux de l’orgueil. Ils ne
peuvent envisager que de se rendre un peu aimables. Mais au mieux, ils auront l’air ridicules. Ça, ils ne le savent pas encore. Puis il y a les victimes, éternellement innocentes, toujours prêtes
à jouer leur rôle, pourvu qu’on leur ordonne. Et les solitaires, ceux qui ne forcent pas la main d’un destin qu’ils connaissent déjà. Ils sont depuis toujours les auxiliaires de la douleur,
agrippés à une main invisible qu’ils ne lâchent jamais. Enfin, il y a les méchants, les sans cœur, figés dans un rôle qu’ils ont endossé faute de mieux, par défaut de tendresse, par défaut de
possible. Ils réclament en silence qu’on les laisse jouer pour de faux les vrais méchants, ceux qui s’exercent dans la vraie vie. Là, sur la scène où tout devient évident et transparent, il leur
sera bien difficile de jouer sans tricher. D’avance, ils vous demandent un peu de clémence. Ils auront le regard blessé de la fatalité. Vous les reconnaîtrez. Et voilà. Aucun d’entre eux ne peut
plus reculer ni renoncer à présent. Les voilà ! Vous les connaissez tous… »
Hall d'hotel
Le personnage qui fait la voix off quitte la scène par l’une des portes. Eclairage de la scène. La lumière est luxueuse et enveloppante. Une femme entre, avec un bouquet dans les bras. Elle
s’assied. Quelques instants plus tard, un homme entre à son tour et s’approche d’elle. D’un geste, elle l’invite à prendre place, près d’elle. Le personnage, vêtu de noir, a pris le livre sur la
table, s’est réfugié au fond de la scène. Il semble profondément plongé dans sa lecture. Personne ne s’est aperçu de sa présence. Un spot l'éclaire suffisamment pour qu'il se détache légèrement
du fond. Musique.
La femme : F - L’homme : H
F : Je vous offre mes fleurs ?!
H : Mmm !... Non !
F : Vous n’aimez pas les fleurs ?!
H : Si !... Mais pas les vôtres !... Les roses !... J'aime les roses !
F : Enfin quelqu'un qui n'aime pas mes fleurs !
Elle va déposer le bouquet dans le vase près du personnage en noir qui poursuit toujours sa lecture. Elle ne le voit pas. Elle revient s'asseoir.
F : Vous savez, je viens ici tous les jours depuis plus d’un an, avec un bouquet identique à celui-ci, parce que j’attendais celui qui n’aimerait pas mes fleurs !
H : Quelle drôle d’idée !... Et pourquoi avoir choisi un hall d’hôtel pour une telle rencontre ?!
F : Vous n'imaginez pas !... J’ai rencontré ici des gens extraordinaires !... Des artistes, des avocats, des magiciens, des joueurs, des gangsters… Mais tous ont accepté mes fleurs !
J’attendais…
H : Et bien moi, je suis là par hasard !
F : Il n’y a pas de hasard !... Il suffit d’attendre. Voyez, moi, j’attends celui qui m’emmènera au Pays des Rêves !... « Sur une vaste et blanche grève où le printemps dure toujours »
(chantonné par la voix off assimilée au songe)
…Je ne suis pas folle. Rien que patiente. Je me suis souvent demandé à quoi vous pourriez ressembler.
H : Vous êtes déçue ?
F : De ne plus avoir à attendre !... Oui ! C’est plein d’attentes une vie !... Ca ressemble à des trous !… Mais dès qu’un trou est comblé, il nous faut en découvrir un autre, et puis un autre et
puis encore un autre. Ceci jusqu’à ce que le puzzle soit terminé.
H : Alors pourquoi êtes-vous déçue ? J’ai ajouté une pièce à votre puzzle ! Non ?!... Peut-être même une pièce maîtresse !
F : Justement !... Vous étiez sans doute la pièce que j’aimais le plus attendre ! Que vais-je pouvoir attendre maintenant ?!... "Vous savez !" Ce n’est pas ce que vous croyez, l’attente ! C’est
le silence qui se transforme en morceau de brioche qu’on grignote lentement, en rêvant…
H : C’est la première fois que je viens ici ! Moi, je n’aime pas attendre. Je veux tout, tout de suite. Attendre, pour moi, c’est … comme se contenter de petites miettes de brioche justement
alors que l'essentiel ne viendra peut-être jamais. Seuls, les oiseaux peuvent attendre en picorant leur morceau de brioche. Moi, je ne sais pas ! Lorsque je la croise, l’attente, je lui saute
dessus et je l’étouffe en l’asphyxiant avec mes mains. Fini l’attente, envolée l’attente !
F : Pourtant, c’est à force d’attendre que je vous ai trouvé !
H : C’est mourir ! Ce corps que je promène partout est mon bien le plus précieux. Il est exigeant. Il a besoin de bouger, de danser, de s’exercer sans cesse pour ne pas s’abîmer ! Il ne peut pas
attendre. Venez, je vous enlève que vous soyez d’accord ou pas !
F : Je suis la voyageuse clandestine d’un train qui n’arrivera jamais !... Ou bien qui ne partira jamais !... Puisque vous êtes celui que j’attendais, restez près de moi à guetter l’horizon.
Peut-être nous fera t-il un signe ?
H : Je veux vous emmener, nuit et jour, dans des lieux où rôdent des taureaux sauvages. Nous danserons sous les étoiles, nous courrons ensemble au-devant du soleil ! Laisser donc vos bouquets !
Et suivez-moi !
F : Je ne sais pas !... Je ne sais pas !... Me pardonnerez-vous d’avance s’il arrivait qu’au cours de vos folles escapades je vous lâche la main ?!...
H : Ne perdons pas de temps ! Quittons ce hall d’hôtel ! Cette salle d’attente ! Comprenez-moi, je ne fais que passer, si l’on s’assoit trop longtemps, le temps passe … et on ne sait plus ce
qu’on attend ! Immobilité et solitude, c’est le même chagrin vide !
F : Oui mais !... Vous êtes bien pressé !... Je ne sais plus par où je suis entrée, ni où est la sortie !
H : Il y a sûrement une autre issue ! Nous appellerons " au secours !". Même dans l’aéroport de San Francisco, il y a des gens qui sombrent dans l’oubli à force d’attendre. Pourtant, il y a des
portes partout, dans les aéroports ! Des gens de passage vivants et secourables !... Moi !... Allez ! Venez, suivez-moi, il est temps de partir ! Bientôt nous serons hors d’attente … hors
d'atteinte, comme des enfants, toujours en mouvement !
F : C’est que… je ne peux pas partir. Je ne veux pas bouger. Bouger, c’est fait pour les rêveurs, les gaspilleurs de temps, les étourdis, les détourneurs d’oiseaux… Moi, je suis là pour bien
autre... (extrait)
Extrait de la pièce Dominos
Pascal Regnaudin - Francine Héry - Jean-Baptiste Lavigne