Atelier écriture - Extrait de la nouvelle
Chapitre 10
Il avait ouvert les yeux. Tout était blanc autour de lui malgré la pénombre qui régnait dans la pièce. Il savait qu’il était allongé, que le lit lui semblait dur, étroit et inconfortable, et
qu’il avait mal, mais vraiment très mal… partout. Et il lui semblait qu’une grande partie de son corps manquait à l’appel. Il referma les yeux, plongeant dans une espèce de torpeur qu’il ne
chercha pas à s’expliquer.
Cette lueur blanche là-bas, baignant dans un halo irisé, qui arrivait sur lui… il l’avait déjà vue, où ? quand ? Que lui voulaient toutes ces personnes qu’il voyait distinctement maintenant et
qui lui faisaient signe, l’encourageant à venir vers elles ?
Ils les connaissaient et ce fut d’abord son père qui vint en premier vers lui, en lui tendant la main pour le saluer, comme ils en avaient pris l’habitude depuis le jour de ses douze ans, où plus
jamais ils n’avaient échangé le moindre baiser en guise de bonjour. Il était, paraît-il, devenu un homme ce jour-là… un peu tôt, se disait-il aujourd’hui. Sa mère, menue et effacée l’avait
rejoint et s’apprêtait à le prendre dans ses bras en lui murmurant sans doute « enfin, mon petit, je te retrouve », quand il aperçut Oncle Charles et qu’il se sentit courir vers lui. Second mari
de Violette, la famille l’avait vu arriver d’un mauvais œil, cet élément rapporté, objet de toutes les critiques ou mesquines jalousies concernant un passé sur lequel il était resté très évasif.
Pourtant c’était bien lui qu’il avait considéré comme son père après le décès tragique de ses parents dans un accident automobile. Ils étaient heureux de se retrouver et il ne put s’empêcher de
lui dire :
- J’t’en ai fait baver quand j’étais p’tit, mon oncle, mais dans le fond, je t’ai toujours beaucoup aimé et tu me l’as bien rendu !
- Je sais, je sais… mais tout cela est oublié depuis longtemps ! tu ne dois te préoccuper pour l’instant que de ta santé, pour reprendre ta place auprès de ta femme !
- Ma santé ?… tu plaisantes ? Je ne me suis jamais si bien porté. Attends… à presque vingt-neuf ans, j’ai tout l’avenir devant moi !
- Tu verras bien demain… patience…
Son oncle laissa sa phrase inachevée et sa silhouette se fondit dans une sorte de brume opaque.
Mais il se souvenait… D’après ce qu’il savait, Oncle Charles était originaire de Saint-Rome de Tarn dans l’Aveyron. Il en avait gardé l’accent rocailleux et une manière de parler un peu lente,
parfois chuintante, toujours ferme mais sans être péremptoire. Il avait le cœur sur la main. Lorsque Violette l’avait présenté à la famille, il se disait négociant en vins, gérant d’un café dans
le XVI ème à Paris appelé "Aux vins d’Anjou" avec un appartement au-dessus et une maison sur les bords de la Loire. Ses parents, d'un milieu ouvrier modeste, avaient bien essayé de dissuader
Violette de l'épouser, prétextant qu'elle n'appartenait pas au même milieu que lui.
Mais, rien à faire, elle était veuve, lui aussi, alors elle avait tenu bon, contre vents et marées et c'était une des choses raisonnables qu'elle avait faites dans sa vie.
Toujours est-il que l'oncle Charles les avait accueillis à bras ouverts, lui, son frère et sa jeune sœur. Des trois enfants, c'était lui le préféré: dans son bon sens campagnard qui ne
l'avait jamais quitté, il avait rapidement décelé le caractère enjoué et vif de l'enfant qu'il était, et du jour où il avait déclaré à table, au beau milieu d'un repas de famille: « Votre aîné ?
Il réussira tout ce qu'il entreprendra ! Vous verrez ! Il est ouvert à tout, il enregistre facilement et est attentif aux conseils ! Pour les autres, ça sera plus difficile, ils ont un caractère
faible… », ses parents lui en avaient voulu de ses vilaines prédictions ! Il en avait même rajouté une couche : « la tête en argile de cet Apollon qui trône sur la commode du salon en Anjou sera
pour lui. Il lui ressemble: bel enfant blond, au regard angélique, heureux, à la sagesse contenue et au regard déterminé. ».
C’en avait été trop pour sa mère, elle qui avait toujours "avantagé" ses frère et sœur: après tout, elle pensait peut-être la même chose, sans vouloir le reconnaître. En tout cas, lui, il l'avait
vécu comme cela, jour après jour, et s'il s'était quelque peu culpabilisé de ne pas avoir montré un immense chagrin lors du décès de ses parents –ses frère et sœur se chargeaient encore de le lui
reprocher, c'était que, sans doute, ce manque d'affection et ce sentiment de rejet, pernicieux parce qu'inavoué, l'avait conduit à cette sorte d'indifférence à l'égard de ses parents. Il s'était
toujours senti différent d'eux, ne serait-ce que physiquement... (extrait)
Extrait de la nouvelle
Cataclysme en Ut majeur - Pascal Regnaudin - Marie-Hélène Delarue
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